mercredi 10 juin 2015

L’égalité des sexes : invention moderne ?

gars_filles_juillet
Photo : Mauricio Anton/Science Photo Library
Égalitaire ou dominateur, Homo sapiens ? Cette question fait débat depuis longtemps. Pour certains, la notion d’égalité des sexes est une invention moderne, le fruit d’idéaux progressistes qui vont à l’encontre de notre nature profonde. Pour d’autres, l’être humain est au contraire une espèce fondamentalement égalitaire, dont les bons instincts ont été pervertis par la civilisation et l’accumulation de richesses. Hommes et femmes sont-ils faits pour s’opprimer les uns les autres, ou pour partager le pouvoir ?
Des anthropologues britanniques jettent un éclairage fort intéressant sur cette question dans une récente livraison de la revue Science. Mark Dyble, étudiant en doctorat au University College de Londres, la professeure Andrea Migliano et leurs collègues ont observé des peuples d’Asie et d’Afrique en plus de faire des tests à l’aide d’un modèle informatique. Et selon eux, il y a de bonnes raisons de croire que les premiers humains, qui arpentaient jadis la savane en petites tribus de chasseurs-cueilleurs, étaient des apôtres de l’égalité sexuelle.
Ce qui a piqué d’abord la curiosité des chercheurs, c’est un trait inusité des populations de chasseurs-cueilleurs. Ces peuples ont la particularité de vivre en groupes composés non pas de personnes apparentées, comme on pourrait s’y attendre, mais majoritairement de personnes sans lien génétique entre elles. Pourquoi ?
Les anthropologues se sont demandé si ce phénomène avait quelque chose à voir avec la répartition du pouvoir dans le couple. En règle générale, si on leur donne le choix, la majorité des gens préfèrent vivre près de leur famille. Ainsi, si c’est le mari qui choisit où et avec qui le couple s’installera, il choisira de s’établir auprès de ses proches à lui, et la collectivité sera formée d’un noyau d’hommes de la même famille et de leurs épouses. Si c’est la femme qui tranche, elle choisira sa propre parenté, et le groupe sera organisé autour de son clan familial à elle. En revanche, si les souhaits des deux époux comptent tout autant, le couple ne s’entourera pas systématiquement des proches de l’un ou de l’autre, mais d’un mélange des deux, et chacun côtoiera des gens avec qui il n’a aucun lien de parenté.
Un modèle informatique simulant le processus a été conçu pour vérifier cette hypothèse. Dans une version du modèle, le mari et la femme ont une égale influence sur le choix des personnes avec qui ils cohabiteront ; dans une autre version, seul l’un ou l’autre a voix au chapitre. La simulation a confirmé l’intuition des chercheurs : lorsque la prise de décision est égalitaire, on obtient des groupes où les liens familiaux sont beaucoup plus ténus que si l’un ou l’autre sexe domine.
C’est donc l’égalité entre les époux qui serait le fondement de l’organisation sociale singulière des chasseurs-cueilleurs. Ce résultat va dans le sens des observations recueillies sur le terrain, en 2013 et 2014, auprès des Pygmées Mbendjele, au Congo, et des Agta, aux Philippines. Ces peuples résident dans des camps comptant une vingtaine d’adultes et leur progéniture et subsistent en chassant, en pêchant et en cueillant des ressources dans leur environnement. Les couples passent librement d’un camp à un autre selon leurs besoins, pour se rapprocher tantôt de la famille de l’épouse (à la naissance d’un enfant, notamment), tantôt de celle de l’époux. (Par contraste, chez les Paranan des Philippines, un peuple d’agriculteurs, les femmes rejoignent systématiquement la famille de leur mari.)
L’être humain a été chasseur-cueilleur pendant 95 % de son histoire (jusqu’à l’émergence de l’agriculture, il y a environ 12 000 ans). On peut donc penser que l’égalité sexuelle a été la norme pour l’espèce humaine durant la presque totalité de ses 200 000 ans d’existence, comme elle l’est toujours pour les chasseurs-cueilleurs d’aujourd’hui.
Les chercheurs vont jusqu’à laisser entendre que c’est l’égalité entre maris et femmes qui a permis à Homo sapiens de devenir ce qu’il est : une créature remarquablement coopérative et inventive, sans pareille dans le règne animal. C’est grâce à l’égalité des sexes — et à l’organisation sociale qui en découle — que les êtres humains ont dû s’habituer à collaborer avec des gens qui ne sont pas de leur famille. C’est grâce à elle qu’ils ont développé des réseaux s’étendant bien au-delà des liens du sang ou du mariage. Et ces contacts avec des gens d’horizons divers leur ont permis d’échanger de nouvelles idées, d’apprendre les uns des autres et, en fin de compte, d’innover.
Cet article L’égalité des sexes : invention moderne ? est apparu en premier sur L'actualité.


Montréal totalement MURAL

Art_de_vivreDepuis le 4 juin, une partie du boulevard Saint-Laurent, à Montréal, s’est transformée en immense canevas où l’art mural exulte sous de multiples formes, grâce au festival MURAL.
Événement majeur d’art public qui en est à sa troisième édition, MURAL permet à des artistes locaux et étrangers de dévoiler leur talent en temps réel sur les murs de la Main, mais aussi de léguer à la ville des œuvres qui l’embellissent, en plus de redonner vie à cette artère malmenée ces dernières années.
Au terme de ce festival — gagnant d’un Grand prix du tourisme en 2014 —, 50 nouvelles murales s’ajouteront donc à celles qui parent déjà les rues de Montréal. Car bien avant que soit lancé MURAL, la métropole québécoise brillait par la joliesse et la créativité de ses fresques urbaines, notamment grâce à des organismes comme MU, au Programme de réalisation de murales (instauré par la Ville en 2007) et au nouveau Programme de soutien à l’art mural, né l’an dernier.
Plus tôt cette année, Montréal est même devenue la première ville canadienne à voir ses œuvres d’art urbain figurer dans la collection de l’Institut culturel de Google, sorte de musée virtuel en ligne, qui dispose d’une collection d’art de rue.
Il faut dire que de plus en plus de murales parent les immeubles ou les infrastructures urbaines (réservoirs, viaducs, etc.) du globe, tantôt pour requinquer des façades mornes ou déliquescentes, tantôt pour enjoliver des murs aveugles, tantôt pour le simple plaisir des yeux. À l’instar de Montréal, d’autres administrations municipales se sont également dotées de programmes d’art urbain, à commencer par Philadelphie — une référence en la matière.
Le festival MURAL se poursuit jusqu’au dimanche 14 juin, et il donne également lieu à des concerts, des expositions à ciel ouvert, une foire d’art mural, des conférences et ateliers, ainsi que des films et des visites guidées, entre autres choses.

Pour plus d’informations, consultez le site Web ou la page Facebook de MURAL, de même que les suggestions de Tourisme Montréal.

Cet article Montréal totalement MURAL est apparu en premier sur L'actualité.


Faut-il avoir peur du coronavirus MERS ?

coree2
Photo extraite d’une vidéo de l’AFP (source : YouTube).
Avec six morts et 87 personnes infectées, la Corée du Sud est aux prises depuis deux semaines avec la plus importante éclosion de syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS), ce nouveau virus mortel découvert en 2012.
Sante_et_science
Le MERS va-t-il se propager dans toute l’Asie, voire le reste du monde ?
Masques et quarantaine
Dans les rues de Séoul, où se tient actuellement une conférence mondiale des journalistes scientifiques à laquelle je participe, la tension est palpable. D’innombrables personnes portent des masques, et on ne voit quasiment aucun enfant dans les rues — alors que 2 000 écoles sont actuellement fermées.
Plus de 2 500 personnes ont été placées en quarantaine, chez elles ou à l’hôpital. Les autorités ont annoncé qu’elles allaient surveiller leurs signaux de téléphone cellulaire pour repérer d’éventuels déplacements.
On a repéré le virus pour la première fois le 20 mai, chez un homme d’affaires qui était de retour d’un séjour au Moyen-Orient. Le voyageur a visité plusieurs hôpitaux avant d’être finalement diagnostiqué dans la salle d’urgence bondée d’un grand hôpital de Séoul.
Ce coronavirus est un proche parent de celui qui provoque le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), lequel a touché environ 8 000 personnes et fait 800 morts dans plusieurs pays — dont le Canada, en 2002-2003.
Jusqu’à présent, toutes les personnes contaminées l’ont été dans des hôpitaux. Lundi, le gouvernement a publié la liste des 29 établissements à travers le pays où l’on a rapporté des cas.
Les enquêtes en cours montrent que seules des personnes souffrant de symptômes sévères semblent avoir transmis le virus.
D’abord les malades
Le MERS est connu pour être beaucoup moins contagieux que le SRAS. Les personnes touchées sont avant tout des patients qui étaient déjà hospitalisés pour d’autres problèmes de santé — et non le personnel médical.
Mais les autorités ont désormais la preuve que le virus s’est transmis à distance entre deux malades, lesquels étaient hospitalisés dans deux chambres de part et d’autre d’un corridor.
On a retrouvé des traces du virus dans le filtre du système de climatisation de l’hôpital.
Néanmoins, les spécialistes coréens ne disposent encore d’aucune preuve qu’il pourrait se transmettre par la voie des airs. Des porteurs sains pourraient avoir transmis le virus d’un malade à un autre.
Malgré les mesures en place, il semble que les difficultés à faire respecter les protocoles de sécurité dans les hôpitaux (notamment les instructions sur le lavage des mains) aient pu jouer un rôle dans la transmission du virus, rapportent les autorités.
La suite
Il est encore trop tôt pour savoir si le nombre de cas va diminuer dans les prochains jours grâce aux mesures de sécurité qu’a adoptées la Corée du Sud. Mais les pays environnants s’inquiètent, et Hongkong a déjà demandé à ses ressortissants d’éviter les voyages en Corée.
Les journalistes scientifiques réunis à Séoul sont cependant nombreux à estimer, en se basant sur les avis des spécialistes coréens et étrangers, que le risque de contracter le virus en voyageant en Corée est infime.
À la conférence, d’ailleurs, personne ne porte de masque. Le risque de souffrir d’une insolation (il fait 34 degrés, aujourd’hui, à Séoul) ou d’être renversé par une voiture sont sans aucun doute très supérieurs à celui d’attraper ce virus !
Cependant, même s’il semble peu probable pour l’instant que cette éclosion dépasse les frontières de la Corée du Sud, elle montre qu’il reste énormément à apprendre sur les modes de transmission de ce virus émergeant, ainsi que sur la manière de minimiser le nombre de victimes.
Cet article Faut-il avoir peur du coronavirus MERS ? est apparu en premier sur L'actualité.


Sondages : avantage Stephen Harper (mais attention au NPD !)

PolitiqueOn a à peine eu le temps d’apprendre le nom du nouveau chef bloquiste, Marc Beaulieu (Marcel ? Maurice ? Maxence), que déjà, il quitte son poste.
Au revoir, Martin (Marien ? Mario ? MARIO !), et merci pour ton bon travail. On se souviendra de toi comme d’un chef… euh… qui a porté des lunettes. Voilà.
C’est Gilles Duceppe qui (re)prendra sa place, ce qui ne sera pas sans faire enrager un peu la secrétaire du Bloc, laquelle venait tout juste de commander la nouvelle papeterie avec le nom de M. Beaulieu dessus. Que voulez-vous, le progrès est en marche et rien ne peut l’arrêter. Heureusement pour ceux qui sont faciles à mélanger, le progrès ressemble pas mal à ce qu’on avait avant.
L’électorat est parfois pris d’une grande frénésie qui le fait voter pour Mélanie Joly, Jack Layton ou Yoan. Ça arrive. Mais les électeurs ont beau réclamer du changement, ce qu’ils préfèrent, au fond, c’est un changement qu’ils connaissent déjà.
Gilles Duceppe est le comfort food du Bloc québécois. C’est un pâté chinois, un bol de gruau, un bouillon de poulet pour l’âme du séparatiste. Il est le restant de macaroni qu’on réchauffe et qui goûte tellement meilleur après une longue journée de Mario Beaulieu et de Daniel Paillé.
En ramenant Duceppe, le Bloc québécois applique la technique Sylvain Cossette : quand tes nouvelles chansons ne fonctionnent plus, joue de vieux hits.
Tous les partis ont leur Sylvain Cossette.
Le PLQ se donne la peine d’écrire un nouveau programme à chaque élection, mais ça se termine toujours de la même façon : le chef brandit le Bonhomme Référendum et promet l’apocalypse indépendantiste si le PQ est élu.
François Legault, lui, aime dénoncer les «vieux partis». Par exemple, lorsqu’il nous dit que Philippe Couillard «joue une game en essayant de faire peur au monde avec la souveraineté du Québec»… une semaine après avoir déclaré que le hockey avait peur du souverainisme.
Le pari, à chaque fois, c’est que le réchauffé va plaire plus que la nouveauté. Et généralement, ça fonctionne.
Si l’idée du Bloc québécois fait tache d’huile, qui sait, peut-être que les prochaines élections opposeront un hologramme de René Lévesque, un François Legault chef de l’Union nationale et une cassette répétant en boucle que le PQ va faire un référendum.
Avancez en arrière, comme on dit dans les autobus.
Cet article Gilles Duceppe, le pâté chinois des séparatistes est apparu en premier sur L'actualité.



Docteur, Inc. Les détails de l’entente entre le ministre Barrette et les médecins de famille

Un médecin montréalais retourne dans sa ville natale pour offrir un service de visite à domicile et de consultation privée par Skype ou Facetime à charge de l’usager. La nouvelle rapportée par Le Journal de Montréal et La Presse a capté mon attention par son caractère innovateur et singulier, car il s’agira du seul médecin québécois offrant un tel service.
Je ne suis pas un spécialiste de l’organisation des soins de santé, je ne suis pas partisan de la privatisation de ces soins et je ne veux pas m’inscrire dans l’analyse des discussions et de l’accord finalement conclu entre le ministre de la Santé et la Fédération des médecins omnipraticiens. Non, ce qui m’étonne dans le projet du docteur Vincent Demers, c’est la simplicité de la démarche. Une simplicité qu’on ne retrouve pas souvent dans le système québécois. Comme tout entrepreneur, il croit voir un besoin dans la population et il veut le combler. En affaires, on appelle cela une opportunité de marché.
Il fait l’hypothèse que des gens aimeraient compter sur la présence d’un médecin à domicile ou par appel vidéo quand ils ont un problème de santé. Ce peut être parce qu’ils ont une maladie chronique et qu’ils aimeraient avoir l’opinion d’un médecin avant de se présenter à l’urgence pour se faire hospitaliser. Ou parce que leur enfant est souffrant et qu’ils ne veulent pas camper plusieurs heures à l’urgence avec leurs autres marmots sous les bras. Peut-être parce qu’ils sont en phase terminale et qu’ils aimeraient finir leur vie à domicile, mais tout en recevant les soins appropriés.
Pour avoir droit à une consultation à domicile, il en coûtera 135 dollars. Un montant de 62 dollars sera prélevé pour la visite en tant que telle et 73 dollars pour le déplacement. La Régie de l’assurance-maladie du Québec (RAMQ), ne rembourse aucun temps pour le déplacement des médecins qui veulent visiter un patient à domicile, juste le kilométrage, dans un sens seulement, et après les huit premiers kilomètres.
Il est évident qu’un médecin rémunéré à l’acte est beaucoup plus intéressé à faire de la clinique sans rendez-vous, où la clientèle ne manque jamais et où la facturation potentielle est beaucoup plus intéressante. Quelle idée de perdre son temps dans la circulation quand votre bureau déborde…
En revanche, on peut faire l’hypothèse qu’une partie de la clientèle apprécierait une visite à domicile, comme celles que faisait le bon vieux docteur Welby de la série télévisée des années 1970. Le docteur Demers, qui a le sens du marketing, dit que son service coûtera moins cher qu’une visite du plombier. Il me semble que nous méritons autant de soins que nos vieux tuyaux.
Le docteur Demers a un bagage particulier. En plus d’être médecin, il a terminé un MBA à McGill et à HEC Montréal. Il a aussi une formation de graphiste, rapporte-t-on. Doit-on pourtant y voir un apôtre de la médecine à deux vitesses au service des plus fortunés ? Jusqu’à sa démission fracassante de la Régie de l’assurance-maladie du Québec en janvier dernier, il travaillait pourtant dans une clinique spécialisée en itinérance et il compte faire du bénévolat en plus de sa nouvelle pratique privée.
Il est complètement désengagé de la RAMQ et il ne peut plus facturer la Régie pour des soins assurés par le régime public. Il est devenu un pur entrepreneur, ne comptant que sur le développement de sa clientèle propre pour gagner son pain. Il me semble que son idée est porteuse et répond à un réel besoin auquel le régime public peut difficilement répondre, vu son organisation et la méthode de rémunération des médecins.
Personnellement, je lui souhaite bonne chance et je serai le premier à le référer si l’un de mes proches avait rapidement besoin de l’oeil expert d’un médecin sans devoir subir l’attente en clinique ou aux urgences.
* * *
Comment sont payés les médecins au Québec ?
Cet article Docteur, Inc. est apparu en premier sur L'actualité.



mardi 9 juin 2015

Duceppe va-t-il enterrer ou ressusciter le Bloc?

Gilles Duceppe, ancien et futur chef du Bloc québécois (crédit photo: La Presse canadienne)
Gilles Duceppe, ancien et futur chef du Bloc québécois (crédit photo: La Presse canadienne)
Après 14 ans à sa tête (1997-2011), Gilles Duceppe avait fait du Bloc québécois son parti. Une telle longévité, couplée d’une poigne de fer et de plusieurs victoires électorales, avaient soudé les deux noms. Le retour annoncé de l’ancien chef exigerait maintenant de les fusionner: le Parti Duceppe.
Quatre ans après la sévère débâcle de 2011, personne n’a réussi à s’installer dans ses souliers. Daniel Paillé et Mario Beaulieu ont échoué. Et devant un parti qui vacille, aucun candidat de gros calibre n’a tenté sa chance dans les deux courses au leadership.
À 67 ans, après une retraite de quatre ans, ce sera donc à Gilles Duceppe de ressusciter ou d’enterrer son parti.Politique
Qu’il soit possible d’annoncer le changement du chef du Bloc québécois par l’entremise du commentateur Jean Lapierre un beau matin à la radio est révélateur de l’état de santé du parti. Aucun débat interne à prévoir. Pas de courants contradictoires. Aucune envie de consulter les membres. La direction s’attend à ce que le retour de Gilles Duceppe soit chaleureusement applaudi, sans questionnement. C’est un parti dirigé depuis des années du haut vers le bas. La base n’est plus vraiment militante, occupée qu’elle est avec son principal parti, le PQ. Les quelques milliers de membres acceptent les choix de la direction sans rechigner.
En pareille circonstance — à quatre mois des élections — dans notre système politique, c’est le caucus des députés qui a le dernier mot sur le choix du chef  (une consultation des membres suivra, mais cela peut avoir lieu plus tard…)
Or, le seul député du Bloc québécois qui se représente aux élections le 19 octobre prochain est Louis Plamondon. Il siège à la Chambre des communes depuis 1984 — il aura 71 ans en juillet. Il est l’un des membres fondateurs du Bloc québécois, en 1990, et un proche de Gilles Duceppe. Bref, le nouveau chef devrait faire l’unanimité au caucus.
Le trait d’humour du jour revient à Alexandre Blanchet, doctorant à l’Université de Montréal en psychologie politique:
Capture d’écran 2015-06-09 à 11.05.58






Les forces
Gilles Duceppe a commandé un sondage avant de prendre la décision de revenir en politique, afin de savoir s’il ferait bouger l’aiguille des intentions de vote. Il a été satisfait de constater qu’il était plus populaire que Mario Beaulieu, et que sa présence redonnerait du tonus au Bloc. Certaines sources parlent du simple au double, le Bloc passant de 14 % à 28 %, d’autres parlent même de trois fois.
C’est l’un des avantages de Duceppe: la notoriété. Il n’a pas à se faire connaitre. Les Québécois savent ce qu’il offre. Dans une campagne qui s’annonce comme étant une question de vie ou de mort politique, c’est une épine au pied de moins.
Le nouveau chef du Bloc est aussi plus expérimenté que Beaulieu, avec six élections derrière sa cravate bleue. Il redevient de facto le leader fédéral avec la plus grande expérience de campagne (Harper en sera à sa cinquième campagne, May à sa troisième, alors que Mulcair et Trudeau en seront à leurs premières armes comme chef).
Pour les débats des chefs, c’est un atout certain.
Il connait le Québec par coeur et les subtilités régionales sur le bout de ses doigts. Il possède son contenu et a toujours fait preuve d’intégrité intellectuelle.
De plus, le Bloc a suffisamment d’argent pour faire une dernière vraie campagne électorale. Le parti économise depuis 2011, malgré la fin graduelle des subventions aux partis politiques décrétée par Harper en 2011. Sur ce plan comme en d’autres, ce sera quitte ou double.
Duceppe incarne une politique plus rassembleuse, ayant fait du Bloc québécois un parti à la défense des intérêts du Québec d’abord, souverainiste ensuite, ce qui a séduit certains nationalistes plus fédéralistes au fil des années. Reviendra-t-il à ce créneau? L’arrivée de Pierre Karl Péladeau, très déterminé sur le front de la souveraineté, pourrait compliquer ce type de positionnement mitoyen.
Le nouveau chef du PQ doute ouvertement de la pertinence d’un Bloc québécois mené à la manière Duceppe. Le 18 novembre 2014, PKP déclarait: «Le Bloc ne sert strictement à rien, sauf à justifier le fédéralisme». Il ajoutait: «Le Bloc québécois, j’ai toujours eu un problème avec ça.»
Péladeau n’avait d’ailleurs pas pris la parole lors de l’investiture de Mario Beaulieu, le 24 mai dernier, se contentant d’un rapide tour de piste de 15 minutes dans la salle. Il n’avait pas envie de s’associer au chef vacillant.
Il est toutefois prévisible que PKP fera attention à ses déclarations publiques. Plusieurs péquistes ont fait des appels du pied auprès de Gilles Duceppe depuis trois semaines afin qu’il reprenne du service (notamment son ancien conseiller Stéphane Gobeil, qui dirigeait la course au leadership de Bernard Drainville jusqu’à récemment).
Au PQ, plusieurs stratèges sont arrivés à la conclusion que la fortune du Bloc québécois aura un impact sur la capacité de Péladeau de ramener la souveraineté à l’avant-scène de son discours. Les conseillers péquistes estiment qu’une déconfiture du Bloc pour une deuxième fois consécutive plomberait l’idée que la souveraineté a encore de la traction auprès de l’électorat. À ce compte-là, mieux vaut tenter de sauver les meubles et ramener celui qui a le plus de chance de sauver le Bloc.
Et pourquoi pas le faire avant l’été, en espérant que les derniers sondages avant les vacances montrent un Bloc québécois en remontée à quelques semaines du déclenchement électoral?
Les faiblesses
Les Canadiens veulent du changement. Après bientôt 10 ans de règne conservateur, plusieurs électeurs sont fatigués et se cherchent un champion pour déloger Stephen Harper.
Voici les résultats d’un sondage Abacus fait auprès de 1500 Canadiens, publié le 2 juin dernier:
Capture d’écran 2015-06-09 à 14.06.36
J’ai demandé à Abacus de me fournir les résultats par province. Il s’avère que le Québec est la deuxième région qui souhaite le plus un changement de gouvernement à Ottawa. Près de 61 % des électeurs vont en ce sens. Il n’y a qu’en Atlantique (71 %) où les électeurs souhaitent le plus rebrasser les billes.
C’est la carte maitresse du NPD et du PLC. Celle que le Bloc québécois, même dirigé par Gilles Duceppe, ne peut pas jouer.
Lors de la dernière campagne électorale, en 2011, Duceppe plaidait qu’il était le seul à pouvoir empêcher Stephen Harper de former un gouvernement majoritaire. Les électeurs n’ont pas acheté cet argument, préférant donner 59 députés au NPD (plus que le Bloc n’a jamais obtenu). Le NPD est devenu l’opposition officielle, et Harper est devenu majoritaire sans le Québec.
Que ce soit le Bloc ou le NPD qui débarque en force, le résultat n’y a rien changé.
Sauf que Thomas Mulcair peut soutenir qu’en continuant sa progression, en ajoutant des députés ailleurs au pays, il peut offrir ce changement. Un luxe que le Bloc n’a pas.
Sans compter que le retour de Duceppe n’incarne pas du tout le changement.
Les derniers coups de sonde pancanadiens montrent également que la victoire du NPD en Alberta a donné des ailes à la formation dans plusieurs régions du pays, incarnant le changement au détriment du Parti libéral du Canada, qui souffre depuis quelques semaines dans les intentions de vote.
Au Québec, les coups de sonde ont de nouveau propulsé le NPD fortement en tête. Mulcair est revenu à plus de 40 % dans les intentions de vote, ce qui pourrait provoquer une réédition de la vague orange de 2011.
Évidemment, les intentions de vote fluctuent. À quatre mois des élections, rien n’est coulé dans le béton. Sauf que sondage après sondage depuis quatre ans, la majorité des Québécois ne semblent pas regretter leur choix. Mis à part la lune de miel qui a suivi la victoire de Justin Trudeau à la tête de son parti, le NPD est premier dans les intentions de vote ou très près au deuxième rang.
Pour mon texte sur la bataille du Québec, paru en début mai dernier dans L’actualité, j’ai posé deux questions de sondage pour en savoir davantage sur l’ancrage du NPD au Québec après quatre ans. Voici les réponses:
SONDAGE_NPD
Le coup de sonde, effectué en mars, bien avant la victoire du NPD en Alberta, montre un bon taux de satisfaction des électeurs québécois envers le NPD. Dans plusieurs circonscriptions, les députés ont travaillé le terrain afin de s’incruster.
Il y a même 37 % des électeurs qui pensent que Mulcair fera mieux ou aussi bien que la vague orange de Layton. C’est beaucoup, sachant la portée rare et historique du coup de gueule de 2011.
Gilles Duceppe devra trouver des arguments afin de convaincre les électeurs qui ont voté NPD en 2011, et qui demeurent satisfaits du travail de Mulcair ou de ses députés, de revenir au Bloc. Les chiffres montrent que c’est un pari qui ne sera pas facile à relever. Seul le temps nous dira si les citoyens souhaitent donner une autre chance à Gilles Duceppe.
Trudeau et Harper, pas mécontents
Si le décision de Duceppe risque de causer des ennuis au NPD, qui partage plus d’électeurs potentiels avec le Bloc que tout autre parti fédéral au Québec, le retour de l’ancien chef bloquiste risque de faire sourire Stephen Harper et Justin Trudeau.
Harper va tenter de profiter de la division du vote plus nationaliste NPD-Bloc (et de la division sur l’axe centre-gauche) pour remporter quelques circonscriptions au fond bleu, notamment dans la région de Québec et au Centre du Québec. Cela pourrait l’aider à compenser les pertes prévisibles de son parti en Ontario.
Du côté de Justin Trudeau, la polarisation du débat souveraineté-fédéralisme est de nature à aider son parti. Il va se présenter comme le rempart contre un retour en force du mouvement souverainiste dirigé par Péladeau-Duceppe.
Un atout que Trudeau utilisera auprès des fédéralistes québécois — même si bien honnêtement, la plupart considèrent Mulcair comme un authentique fédéraliste duquel ils ne peuvent douter de la sincérité — mais surtout, une ligne d’attaque qui pourrait s’avérer efficace pour déstabiliser Mulcair dans le reste du pays, où la compréhension de la dynamique québécoise est souvent superficielle et où une partie du Canada anglais le soupçonne d’être trop près des nationalistes québécois. Trudeau avait commencé à aiguiser ce message fin 2013 et début 2014 en Ontario, avant de le laisser tomber après la déroute du PQ aux élections de 2014. Il pourra maintenant le ressortir.

La course électorale à trois s’annonçait épicée cet automne. Le retour de Gilles Duceppe ajoute du piment à la sauce et promet une course à quatre dans bien des régions du Québec. On ne va pas s’ennuyer.
* * *

À propos d’Alec Castonguay

Alec Castonguay est chef du bureau politique au magazine L’actualité, en plus de suivre le secteur de la défense. Il est chroniqueur politique tous les midis à l’émission Dutrizac l’après-midi (sur les ondes du 98,5 FM) et analyste politique à l’émission Les coulisses du pouvoir (à ICI Radio-Canada Télé). On peut le suivre sur Twitter : @Alec_Castonguay.
Cet article Duceppe va-t-il enterrer ou ressusciter le Bloc? est apparu en premier sur L'actualité.

La CAQ, un parti en danger

Le lent déclin de la Coalition avenir Québec (CAQ) s’est poursuivi lundi, lors des élections partielles dans Chaveau et Jean-Talon.
Politique
La CAQ a non seulement perdu son château fort de Chauveau, dans la banlieue nord de Québec, elle a reculé dans les suffrages. Les appuis à la formation de François Legault ont chuté de 18 % dans Chauveau et de 7 % dans Jean-Talon (qui englobe Sainte-Foy, Sillery et Cap-Rouge).
C’est une sanction importante, même si le taux de participation invite à la prudence dans l’analyse des résultats. Le taux de participation était de 43 % dans Chauveau et de 44 % dans Jean-Talon. C’est une baisse d’environ 45 % par rapport aux élections générales de 2012.
La défaite est particulièrement difficile à avaler dans Chauveau, où Gérard Deltell régnait en maître depuis 2008. Il avait habitué son parti à des victoires par plus de 10 000 voix.
Jocelyne Cazin, une personnalité publique qui bénéficiait d’une enviable réputation en raison de sa longue expérience à la barre de J.E., à TVA, a cédé énormément de terrain, permettant à la libérale Véronique Tremblay (une autre ex-journaliste de Québecor) de l’emporter par 1 929 voix de majorité. Véronique Tremblay a récolté 41 % des voix, contre 34 % pour Jocelyne Cazin.
C’est un gain considérable pour les libéraux, qui peuvent maintenant espérer conquérir le cœur de la banlieue de Québec, en grande partie réceptive aux coupes dans les services publics. Véronique Tremblay aura du pain sur la planche. Malgré sa victoire, l’appui aux libéraux a chuté de 11 % depuis les dernières élections dans cette circonscription.
Dans Jean-Talon, une circonscription représentée il n’y a pas si longtemps par un certain Yves Bolduc, une défaite libérale aurait été impensable. Sébastien Proulx, une ancienne éminence grise de l’ADQ, l’a emporté par 2 320 voix de majorité sur le candidat du Parti québécois (PQ), Clément Laberge. Proulx a obtenu 42 % des voix, contre 30 % pour son plus proche rival. L’appui au PLQ n’a glissé que de 3 % depuis 2012 dans Jean-Talon.
Le PQ n’a rien gagné ni rien perdu dans ces partielles. Dans Chauveau, l’appui au PQ a augmenté légèrement de 3 %, et dans Jean-Talon, Clément Laberge a fait progresser la formation souverainiste de 8 %, toujours par rapport aux résultats 2012. L’équivalent d’un prix de consolation.
De son côté, le PLQ ne s’éternisera pas longtemps sur l’analyse du vote. Les troupes de Philippe Couillard ont remporté les deux sièges en jeu ; c’est tout ce qui compte. Avec 71 députés à l’Assemblée nationale, le PLQ peut prétendre qu’il a toute la légitimité nécessaire pour poursuivre ses réformes, aussi impopulaires soient-elles. Les libéraux ne rencontreront pas leur opposition la plus sérieuse au salon bleu, mais dans la rue, alors que les syndiqués de la fonction publique feront entendre leur ras-le-bol cet automne.
La CAQ et ses 21 députés restants doivent maintenant réfléchir à leur avenir. Sur le marché des idées, elle est en déclin. Les libéraux sont caquistes dans leur volonté d’assainir les finances publiques, les péquistes sont caquistes dans leur défense de l’identité québécoise. La CAQ n’a plus le monopole des idées de centre droit, ce corridor étroit où s’entassent maintenant beaucoup trop de politiciens.
Que reste-t-il pour la CAQ, une formation promise à une marginalisation accrue dans les prochaines années, en raison de la diminution de son poids politique ? Qui voudra s’associer à ce parti, qui perd ses meilleures têtes les unes après les autres ?
La CAQ est un parti en danger. Si son chef, François Legault, décide un jour qu’il en a marre de jouer les troisièmes rôles et qu’il claque la porte, le parti ne s’en remettra jamais.
Cet article La CAQ, un parti en danger est apparu en premier sur L'actualité.


L’habit de Dany .

CultureIl aurait sans doute préféré y entrer en pyjama, mais ça aurait été très mal vu. Impensable, en effet, d’être adoubé par l’Académie française, fondée par Richelieu en 1634, sans la tenue appropriée — laquelle répond à des exigences de confection extrêmement précises.
Le cinéaste Jorge Camarotti signe un court documentaire qui retrace, commentaires du nouvel Immortel à l’appui, les étapes de la préparation de l’habit qu’allait revêtir Dany Laferrière lors de son intronisation à l’Académie, le 28 mai dernier.
Cet habit, le premier à être confectionné hors de l’Hexagone, a été dessiné par Jean-Claude Poitras et réalisé par l’atelier montréalais Sartorialto. Il aurait nécessité 650 heures de travail, dont les 500 consacrées par Jeanne Bellavance aux broderies.
S’il intègre les incontournables rameaux d’oliviers, symboles de l’immortalité, l’habit de Laferrière comporte des éléments originaux — une redingote plus longue que la moyenne, entre autres, ainsi que des motifs épurés.
À cet égard, l’histoire de l’habit académique est marquée par de menues révolutions. En 1848, par exemple, Victor Hugo remplace la culotte à la française avec bas de soie, jusqu’alors de mise, par le pantalon. Les femmes — on en voit sous la coupole depuis l’élection de Marguerite Yourcenar, en 1980 — ont pour leur part une liberté beaucoup plus grande dans le choix de leur costume, le règlement de l’institution n’ayant pas prévu de tenue féminine !
Voyez le documentaire de Jorge Camarotti ci-dessous.
…….

Cet article L’habit de Dany est apparu en premier sur L'actualité.


from L'actualité .

Quand les épreuves forgent la résilience.

Sante_et_scienceÀ 41 ans, le 19 décembre 2004, la vie de Michel Pitre, médecin et directeur de l’enseignement à la Cité de la santé, bascule d’un coup. À la suite d’une bousculade, sa carotide gauche déchire et un caillot bloque l’artère sylvienne, une des principales du cerveau. C’est l’AVC massif.
En toute urgence, on essaie de détruire le caillot, mais sans succès : le mal est fait. Les neurologues ne donnent alors pas cher de sa peau, même si lui n’en sait encore rien. On lui donne 95 % de risque de décès.
À son réveil, après deux semaines de coma, il ne peut toutefois ni parler, ni écrire, ni bouger le côté droit de son corps. Il n’est même pas tout à fait certain d’être revenu dans la réalité. Et s’il rêvait ?
Ensuite gavé par tube durant six semaines, il croit souvent être rendu au bout de sa vie. Mais il s’accroche, malgré plusieurs complications. Et il survit, déjouant les premiers pronostics. Ce ne sera pas la dernière fois.
Alors qu’il reprend ses esprits, l’espoir lui revient aussi. Parce qu’il est ainsi fait : malgré l’épreuve, il reste pétri d’optimisme. Un optimisme qui, pour l’instant, ne peut être communiqué que par des signes, par des expressions faciales et par des «oui» et des «non». C’est déjà ça.
Devant les étudiants, les médecins discutent de son «cas», pensant que Michel ne comprend pas — mais il saisit tout, comme il se souvient avec amertume aujourd’hui : «C’était pas facile pour moi : j’avais toute ma tête, mais les gens ne savaient pas.»
Il s’agit d’abord de survivre, puis de récupérer les fonctions neurologiques perdues. Tout ce qui est simple devient un grand défi ; il doit même réapprendre à avaler pour ne pas s’étouffer.
michel et normand
Michel Pitre avec son conjoint, Normand.
L’étendue même des dommages causés par l’AVC menace sa récupération : quand le territoire atteint est limité, la plasticité du cerveau permet parfois de retrouver toutes les fonctions perdues. Mais plus le territoire est vaste, pire est le pronostic. Pour Michel, c’est une bonne partie du cerveau gauche qui a souffert.
Après quelque temps, presque personne ne croira qu’il pourra s’en sortir, sauf Michel. Heureusement, il n’est pas seul de son camp. Son conjoint, Normand, qui l’a vu s’effondrer quelques mois plus tôt, répète à qui veut l’entendre : «Michel est fort, très fort. Il va s’en sortir.» Puis il rappelle à Michel : «Je vais t’aider.» En écho, Michel me le confie : «J’ai pensé : je vais revenir pour Normand, il a besoin de moi.»
Après quatre mois de réhabilitation intensive, Michel parle encore très peu et n’a pas retrouvé sa motricité. Le vocabulaire de Michel se résume alors à ces mots : «Oui», «non», «mange» et «toilette».
Cet hyperactif de toujours reçoit le verdict comme une tonne de briques : d’après ses médecins, il passera sa vie en fauteuil roulant et ne pourra plus jamais parler. Il devra aussi être placé, ne pouvant subvenir à ses besoins. «Le médecin dit cela, donc c’est la vérité».
Et pourtant, il fait à sa tête et ne pense qu’à une chose depuis son réveil, malgré les évidences contraires qui s’accumulent : «Je marcherai. Je parlerai.» Michel va donc se battre. Bien longtemps.
Guérir chez lui
À Iberville, où il choisit de déménager, Normand l’aide constamment, malgré la lourdeur de la tâche. Michel revient par ailleurs à Montréal régulièrement pour y suivre ses traitements spécialisés en orthophonie, ergothérapie et physiothérapie. Mais rien n’y fait : après un an, il n’y a que peu de récupération. Il décide alors de mettre fin aux soins à l’hôpital – ce qui ne veut pas dire qu’il abandonne !
michel et sa professeure
Michel Pitre avec Lucie, sa professeure retraitée.
Il faut savoir que Normand est coiffeur et qu’il rencontre une foule de personnes, pratiquant tous les métiers, parmi ses clientes. Un jour, il raconte l’histoire de Michel à deux enseignantes du primaire à la retraite. Touchées par la situation, elles décident de donner un peu de leur temps pour continuer à domicile la réhabilitation, avec les moyens du bord.
La cuisine de l’appartement à Iberville se transforme en salle de traitement, où les murs, les portes d’armoire et celle du frigidaire sont tapissés de mots et de pictogrammes variés, afin de redonner à Michel ses repaires et un jour sa langue.
Il se retrouve en quelque sorte en maternelle, parce qu’il lui faut pratiquement repartir à zéro : réapprendre chaque lettre, voyelle et consonne, les nommer une à une, les reconnaitre, former des syllabes, les prononcer. Tout un travail ! L’intégration de chaque lettre prend des jours, voire des semaines. Chaque mot d’une syllabe est un défi.
Mais Michel buche tous les jours, sans prendre de vacances, et se répète constamment sa petite phrase: «Je parlerai. Je marcherai.» Il finit par aboutir péniblement à un certain progrès.
difficultés
Les difficultés de Michel Pitre pour réapprendre le français.
C’est presque un miracle que finalement, après tant d’efforts, des bribes de langage commencent à renaitre – à se reconstruire. Michel reconnait des lettres et il arrive à dire quelques mots. Sa main gauche – elle remplace maintenant la droite en écriture – trace laborieusement ces formes qu’il doit réapprivoiser.
Tout cela est à la mesure des obstacles minant l’apprentissage d’une langue à 42 ans par un cerveau meurtri. Michel va relever les défis un par un, même si cela doit lui prendre des années. Il se souvient encore des difficultés rencontrées.
Après une année de ce régime pédagogique intensif, ses professeurs – qu’il appelle aujourd’hui ses anges – lui proposent enfin un petit livre, écrit pour un enfant de six ans : «Mon grand album de mots». Il doit redoubler d’efforts, mais il arrive enfin à en compléter la lecture. Son premier livre ! Et comme à l’école, il l’a lu avec fierté.
mon grand album de mots
Le «premier livre» de Michel Pitre.
Plus de deux ans après son AVC et plus d’un an après qu’on ait plus ou moins condamné à l’aphasie complète, il a déjoué tous les pronostics. Sa parole prend aussi du mieux. Il peut donc maintenant communiquer, quoique de manière limitée.
Le langage n’est pas tout, le corps doit aussi revenir à la vie ; il faut aussi réapprendre à bouger, même si son côté de droit ne lui obéit toujours pas. Qu’à cela ne tienne, il s’est promis qu’il marcherait, alors il marchera.
Vous l’avez compris : qui pourrait arrêter Michel Pitre ? Pour récupérer sa motricité – et retrouver son autonomie –, le chemin sera encore plus dur que pour ses mots. Il se trouve un coach, qu’il rencontre une fois par semaine, s’entraine régulièrement, travaillant d’arrache-pied, tous les jours.
Et peu à peu, comme pour le langage, sa mobilité revient ; il se déplace avec plus d’aisance. Éventuellement, avec sa canne, il marche de nouveau !
Michel a donc pu, en deux ans de travail intensif à la maison, récupérer certaines des fonctions perdues de son cerveau. Mais pour l’instant, Michel n’est pas au bout de ses épreuves : son conjoint n’en peut plus. Dans ce contexte intense et difficile, il laisse Michel, mais continue toutefois de l’aider. Aujourd’hui, il est devenu ce que Michel décrit comme un «frère spirituel», lié à lui par une indéfectible amitié.
Troublantes origines de sa résilience
Avant d’aller plus loin, puisque nous ne sommes rendus qu’en 2007, je veux revenir un peu sur ce qui m’a tant frappé, chez Michel. Vous l’aurez deviné : sa volonté et sa capacité de résilience.
Face à des neurologues, des physiothérapeutes, des ergothérapeutes, des orthophonistes, des infirmières – et même les membres de sa famille – qui affirment qu’il ne pourra plus marcher ni parler, où a-t-il trouvé le courage de se battre ainsi ? Il me l’a dit tout récemment, m’ayant ouvert quelques portes sur son passé, où se trouvent certaines clés permettant de comprendre sa force de caractère.
Nous avons pratiquement le même âge, moi et Michel, tous deux nés en septembre 1963, à dix jours d’écart. Mille kilomètres séparent toutefois les villes où nous avons grandi ; moi, c’est à Montréal, et lui à Chandler.
Si la résilience se forge sur les épreuves, il a eu plus que sa part. Je ne parle pas de son AVC, mais de ce qui s’est passé il y a bien longtemps, dans les années 1960 et 1970. Enfant doué, pianiste accompli – et même professeur de piano plus tard –, Michel est d’abord un artiste dans l’âme et un original de nature ; un mélange qui ne garantit pas le succès auprès des camarades de classe, où il excelle par ailleurs. Mais du point de vue humain, c’est autre chose.
Se relever à chaque fois
Michel à l'école
Michel Pitre à l’école.
«J’étais bon à l’école…» Ça, je n’ai aucune peine à le croire. Mais la suite de sa phrase est vraiment troublante : «…mais une fois par jour, je me fais battre, je me fais agresser.»
Michel est toute sa jeunesse un souffre-douleur, victime d’intimidation et d’attaques à l’école. Après son AVC, il lui arrive souvent de penser à cette journée fatidique du 19 décembre 2004, quand il est été projeté contre le mur et que sa carotide se fend. Il est troublé de voir que cette bousculade ressemble à ce qu’il vivait chaque jour à l’école primaire, quand ses camarades de classe le poussaient dans les cases.
Ces mauvais traitements auront leurs propres conséquences : adolescent, il est hospitalisé pour une sérieuse dépression. Mais un jour, à l’hôpital, un de ses amis vient le voir et lui lance, avec une conviction qui étonne le jeune patient : «T’es capable de réussir.» Il vit alors une sorte de déclic et il se convainc que les choses vont effectivement s’améliorer pour lui.
«Je me suis battu tout seul. Je voulais de nouveau vivre.» Et il s’en sort, comme il l’avait pensé, puis termine avec succès ses études secondaires. Il entre ensuite au CÉGEP et se retrouve un bon jour… avec moi, à l’initiation de médecine, à l’Université de Montréal ! Nous avons tous deux 19 ans dans cette fin d’août 1982.
À l’université, les choses vont mieux pour lui et il y trouve sa place. Michel est alors un gars fort populaire, qui attire la sympathie. «J’étais un bouffon.» C’est vrai que son rire sonore emplit souvent nos locaux. Il termine ensuite sa médecine avec succès, puis s’engage sur la voie des soins aux patients, de la médecine familiale et de l’enseignement.
Malgré les hauts et les bas de la vie, tout va plutôt bien pour lui jusqu’en 1999. Michel aime alors beaucoup son métier, ses patients, ses pairs et ses étudiants. Et il adore ses enfants.
Capture d’écran 2015-06-08 à 14.45.39
Michel Pitre avec son fils et sa fille.
Parce qu’il a deux jeunes enfants. Je sais, je vous ai dit que Michel était homosexuel. Parlant d’épreuves, en voici donc une autre ; elle est de taille. Jusque-là marié et père de famille, Michel fait un «coming-out» en 1999 et se sépare de sa femme. On imagine le choc dans sa famille. Cinq ans avant son AVC, le stress lié à cette rupture est déjà grand, d’autant plus qu’il souffre beaucoup de ne voir ses enfants qu’une fin de semaine sur deux. Puis, ce sera la séparation avec son conjoint.
Encore loin de l'autonomie
Michel Pitre, encore loin de l’autonomie.
En 2007, Michel se retrouve donc seul dans son appartement d’Iberville, sans métier ni revenu ni ressources financières, puisque son divorce lui a couté cher.
S’il progresse dans la parole, la lecture et l’écriture, tout est encore laborieux. Il se déplace avec difficulté. Il doit porter une prothèse afin de soutenir la moitié droite de son corps. Il marche avec une canne. Il a tellement de difficulté à monter les escaliers qu’il déménage de nouveau. Quand il se décourage, il se répète son simple mantra: «Je parlerai. Je marcherai.»
Je ne sais pas si les nombreuses épreuves ont forgé ce caractère ou s’il était fait pour se battre, mais vous savez quoi, il va finir par prouver qu’il avait raison. Envers et contre tous.
(Suite et fin dans quelques jours)
Cet article Quand les épreuves forgent la résilience est apparu en premier sur L'actualité.