«Permettez-moi de vous expliquer pourquoi c’est un peu troublant, pour moi, de recevoir aujourd’hui notre prochain invité. On a fait notre cours de médecine ensemble, et je ne l’avais pas revu depuis… depuis très longtemps, en fait. Mais j’ai appris, par lui, il y a quelques mois, qu’il avait souffert d’un grave AVC en 2004. Il m’a alors raconté son histoire, toute son histoire — toute une histoire.Bien préparé par notre recherchiste Connie Byrne, Michel est tout de même nerveux. Mais il s’en tirera fort bien, ce qui d’autant plus remarquable qu’il ne pouvait pas du tout parler, quelques années plus tôt. À l’aise devant les caméras, il raconte bien. Et tant de courage inspire tout le monde autour.
Une histoire de force et de courage, et d’entraide. C’est ce que ça lui a pris pour passer à travers et surtout, s’en sortir… et vivre le mieux possible. Je tiens à le remercier d’avoir accepté de venir en témoigner à l’émission. On accueille le docteur Michel Pitre.»
Mais il nous charme aussi par cet humour et ce rire sonore — le même qu’on reconnaissait de loin, dans les couloirs de la faculté de médecine, il y a 30 ans. Après l’entrevue, ému, je le reconduis dans sa loge.
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«Quel parcours… Un AVC aussi jeune… Comment est-ce arrivé ? Mais quel courage pour t’en relever… C’est incroyable. Je t’encourage fortement dans tous ces projets. Cela pourrait aider beaucoup de gens… et même toi ! (…)
Plus concrètement, que dirais-tu si on t’invitait à notre émission ? Ce témoignage, de quelqu’un connaissant comme médecin le “sujet” de l’intérieur et qui a la force de s’en relever, cela peut être inspirant. Veux-tu que je transmette ton histoire à notre équipe de recherche ?»
*
Dans mes deux récents textes, je vous ai raconté de mon mieux cette histoire étonnante, une idée qui m’était venue quand j’ai retrouvé la carte de souhaits qu’il m’avait envoyée quelques mois plus tôt.Je dois admettre, avec un brin de jalousie, que son écriture élégante étant nettement plus lisible que la mienne. Quand on pense qu’il a dû réapprendre à écrire avec la main gauche, j’en conclus qu’il y en a qui sont bien plus doués que d’autres.
Souhaitant avoir de ses nouvelles, je lui ai téléphoné. C’est là que j’ai constaté avec plaisir qu’il parlait sans hésitation et que sa voix était nettement plus affirmée qu’en 2011. Ce n’est pas étonnant, puisqu’il avait poursuivi sa rééducation, pour parvenir à ce niveau de langage remarquable.
Au fait, j’ignore si, avoir été placé dans la même situation, j’aurais eu la moitié de son courage. Avancer aussi loin, envers et contre tous, jusqu’à faire mentir l’opinion des médecins, cela démontre une détermination sans faille et nous en apprend beaucoup sur sa résilience.
Sa récupération physique continue aussi de progresser, 10 ans après le drame : il marche aujourd’hui sans canne, n’utilise plus son orthèse de support et vit de manière autonome. C’est aussi réjouissant d’un point de vue humain que fascinant du côté médical de constater que son cerveau avance encore après tout ce temps.
Michel Pitre avec Pierre-Yves, son kinésiologue.
L’histoire de Michel est riche de plusieurs leçons, mais la première est toute simple : il faut apprécier la santé, ce qui me rappelle au passage que son drame «peut nous arriver à tous». Je pourrais en effet être à sa place et lui, à la mienne.
Cette expérience nous enseigne aussi que malgré une volonté hors du commun, il faut l’appui des proches — dans le cas de Michel, c’était celui de son ex-conjoint, Normand, qu’il décrit maintenant comme un «frère spirituel» — pour conserver l’espoir. Il a vraiment été au coeur de sa réhabilitation. Michel a aussi puisé sa force dans ses enfants, qui ont mûri avec lui en traversant les épreuves et qui ont accepté à terme les transformations successives de leur original de père.
Michel a également eu la chance d’être appuyé par des enseignantes à la retraite, ses «anges», qui ont tout donné pour que cet inhabituel «élève» puisse reconquérir son langage. Même lui, ancien médecin aujourd’hui sans trop de revenus, n’aurait pu s’offrir autrement de tels services. Cela souligne certes la nécessité de l’entraide, mais aussi l’importance que les services de réhabilitation soient plus accessibles hors de l’hôpital.
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Il ressent une certaine amertume envers le Collège des médecins, qui aurait mis du temps pour traiter sa demande et qui ne semble pas lui avoir offert assez de support : «C’était trop compliqué pour le Collège des médecins. Pas de considération.» Avec un pincement au cœur, je dois ajouter qu’il en veut aussi à ses anciens amis médecins, qui l’ont un peu abandonné depuis son AVC.
Je lui ai demandé où, confronté à tant de souffrance, il puisait l’énergie nécessaire pour continuer jour après jour. Il m’a offert quelques pistes, dont celle de la spiritualité, mentionnant sa croyance en Dieu. Il aborde d’ailleurs la vie de manière aussi réfléchie que philosophique et il pratique régulièrement la méditation : «Je suis bien dans l’univers. Mon corps est là — mon corps à moi, là. Ce n’est pas un rêve, c’est la réalité.» Il va même jusqu’à dire que toutes ces épreuves ont fait de lui une meilleure personne.
Michel est d’ailleurs plein de projets. Il a commencé à donner des conférences à des groupes de patients. «Je suis bon communicateur. Je raconte mon histoire.» Je suis convaincu qu’il est intéressant et, surtout, que son histoire pourra en inspirer plus d’un. Alors invitez-le : il vous convaincra au moins qu’il ne faut jamais lâcher !
Voilà comment il résume aujourd’hui sa situation :
«Tout est possible. Tu pousses ou tu ne pousses pas. Mais pas tout seul. Il faut que des personnes y croient. Aujourd’hui, je suis fier de ce que j’ai accompli. Je parle très bien ! Je suis fort et j’avance constamment. Je suis autonome, je vis seul dans mon appartement depuis sept ans. J’ai dû réapprendre à parler, à lire et à écrire, et avec beaucoup de ténacité, de persévérance et de détermination, j’y suis parvenu.J’en suis à la fin de cette histoire, et je me rends compte qu’elle n’aura pas de punch final. Parce qu’elle n’est pas terminée, tout simplement. Alors que Michel a souvent songé que sa vie s’était arrêtée en décembre 2004, tout le monde s’est trompé, incluant les médecins. Alors qui sait jusqu’où il se rendra ?
Depuis huit ans, je m’entraîne régulièrement deux ou trois fois par semaine dans un centre, et c’est très important pour moi. Maintenant, je monte et descends les escaliers comme avant. Je circule sans canne dans l’appartement ; c’est seulement pour mes déplacements extérieurs. Je ne porte plus de prothèse depuis cinq ans.
J’ai pris cette décision moi-même. Je travaille très fort pour améliorer le rendement de mon bras droit et de ma jambe droite, et ça va très bien. Malgré l’AVC, tout fonctionne bien dans le cerveau. Je me considère chanceux. Je discute, je ris, je communique ! Je gère très bien mes choses.
J’aime aller manger plusieurs fois par semaine au restaurant (seul ou avec des amis). Je vais voir régulièrement des spectacles (Bobby Bazini, Alfa Rococo, Florence K, Ariane Moffatt, Marie-Josée Lord, André Gagnon, André Sauvé…). Je suis allé aussi visiter des musées à Montréal et à Québec. Je me suis rendu seul en autocar plusieurs fois à Québec. J’ai séjourné à l’hôtel à Québec et à Montréal. Je vais aussi au cinéma assez souvent…
Maintenant, mes priorités ont changé. La vie m’a amené à devenir meilleur. Un de mes objectifs pour l’avenir est de faire des conférences parlant de mon expérience de vie. Je suis aussi convaincu que j’écrirai (pas seul ; un écrivain ?) un livre et qu’il sera traduit en plusieurs langues.»
Je la conclurai donc avec les réponses données par Michel Pitre en 2011 à notre recherchiste Connie Byrne, quand nous préparions l’entrevue pour l’émission. Des mots qui nous avaient convaincus de l’inviter sur le plateau :
«Si vous aviez un conseil à donner à une personne qui vit une expérience semblable à la vôtre, qu’est-ce que vous lui diriez ?
– C’est toi qui décides. Pas les médecins. Les médecins et ma famille voulaient me placer.
– S’ils vous avaient placé, vous seriez devenu quoi, aujourd’hui ?
– Mort.
– Mort dans l’âme ou vraiment mort ?
– Je serais vraiment mort.
– Vous êtes fort… Mais à quoi vous êtes-vous accroché dans le creux de la vague ?
– À la vie.»
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